Dimanche 30 mars 2008

-- La tour de Branchy

-- La guerre de 14 - 18 : Oncle Alexandre 
    ( voir "Léo et la guerre de 14-18" )
 
-- Mon Compostelle Japonais

Bientôt : Médiaconférences sur mon Pèlerinage des 88 Temples de Shikoku au Japon


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par Léo Gantelet publié dans : Événements d'actualité
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Samedi 29 mars 2008
 
 
 


Cette tour, je l’avais toujours connue. Avant même de l’avoir jamais vue, on en parlait à la maison. Plus tard, lorsque j’étais écolier, vers la fin de l’année scolaire, quand à l’approche des vacances la concentration ordinaire laissait place à une certaine détente, nous y allions en promenade sous la conduite du maître. Le prétexte était d’herboriser : reconnaître les plantes, les bosquets, les arbres, à leur feuillage, à leurs fruits… Une démarche fort louable de la part d’un instituteur investi de la noble mission d’ouvrir nos yeux, nos oreilles et nos consciences, aux réalités de la nature.

 

Mais la démarche allait bien au-delà. Pour ma part, elle était avant tout, et resterait toujours dans mon souvenir, une promenade hautement poétique, que plus tard je rapprocherai des rêveries bucoliques de Virgile ou de Jean-Jacques Rousseau. Je revois comme si j’y étais encore cette vieille bâtisse solitaire posée comme un point d’exclamation au sommet d’un mont isolé. Je ressens encore sur ma peau la fraîcheur de l’ombre des chênes et des marronniers qui l’entouraient. Je sens l’odeur des lilas et des cytises qui formaient comme une voûte conduisant à l’entrée. Je me souviens aussi d’un arbre, un lilas peut-être, qui non sans une certaine insolence, poussait sur la terrasse-même tout en haut.

 

Cette tour, nous ne savions rien de son histoire. Elle était là comme un mystère enveloppé dans son bosquet de verdure. Plus tard, devenu adulte, j’essayai d’en savoir un peu plus sur son compte. Mais à chaque fois que j’abordais la question, les résultats de ma quête s’avéraient aussi minces qu’aléatoires. Des informations diverses et contradictoires couraient sur le sujet. Une chose était sûre, un document cadastral l’attestait, elle avait été construite avant 1868. Pour le reste, quelques-uns affirmaient qu’elle avait été édifiée par un certain Fontaine pour servir de lieu de pique-nique, de jeux, de rencontre, d’observatoire astronomique…on prétendait aussi qu’on y dansait sur la terrasse tout au sommet, les soirs d’été ; une sorte de rendez-vous des amis de la bonne société annécienne, en quelque sorte. Pour d’autres, elle aurait été construite par un ancien maire d’Annecy. On disait aussi qu’elle avait été une station du télégraphe de Chappe.

 

Mon père détenait une tout autre explication, du genre humoristique et en forme de bon mot, qu’il avait péchée je ne sais où. Selon lui, la tour aurait été l’œuvre d’un homme de loi qui se serait vanté de l’avoir construite « avec des têtes de bourrique », lesquelles n’étaient autres que celles des plaideurs imbéciles à qui il avait soutiré leur argent dans des procès inutiles.

 

Au fond, rien de convaincant dans ces diverses hypothèses, et le mystère reste toujours entier. Tant mieux, serais-je tenté de dire. Loin de moi l'idée de chercher noise aux historiens qui déploient un talent fou à disséquer le passé pour mieux le comprendre. Mais le mystère est souvent porteur d'un charme indéfinissable, qu'il faut savoir préserver parfois.

 

 

Quant à l'histoire récente de la Tour de Branchy, chacun la connaît plus ou moins. Elle était restée debout jusqu'aux années 70. Ensuite, toute la partie haute s'étant effondrée, l'édifice avait été ramené à la moitié de sa hauteur initiale qui était d'une quinzaine de mètres. Enfin, dans les années 90, la famille Fumex qui en était, et en est toujours propriétaire, avait relevé la vieille tour pour en faire un lieu de rencontres familiales. Ce faisant, sur des considérations pratiques, sa hauteur avait été portée à 17 m, ce qui changea légèrement sa silhouette. Mais on ne saurait tenir rigueur de cette petite fantaisie à ceux qui l'ont restaurée, tant il est vrai que les églises, les châteaux, les monuments les plus anciens que nous admirons aujourd'hui, sont toujours le fruit de multiples remaniements au cours des siècles et font partie de l'histoire. Viollet-le-Duc en son temps, ne s'était pas privé de cette liberté ; la Cité de Carcassonne en est un exemple fameux.

  

Mais tenons-nous-en à l'essentiel. Ce qui est réconfortant dans cette histoire, c'est que la Tour de Branchy est repartie pour un ou deux siècles d'une nouvelle vie, et qu'ainsi elle reste dans notre paysage familier, bien campée sur son mont, comme une sentinelle gardienne à la fois de nos souvenirs particuliers et de la mémoire collective de Seynod.

 

Léo Gantelet

Seynod 28 janvier 2008

par Léo Gantelet publié dans : La Tour de Branchy
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Mercredi 2 janvier 2008
 
Le pèlerinage bouddhiste des 88 temples de Shikoku

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C'était à la suite d'une conférence sur le chemin de Saint-Jacques, organisée par d'anciens jacquets que, toutes affaires cessantes, j'avais pris la décision d'aller à Compostelle à pied depuis chez moi. C'était en 1999. Sept ans plus tard, c'est après avoir lu un article dans le bulletin des Amis de Saint-Jacques en Rhône Alpes, qu'en un éclair, je décidai de faire le pèlerinage bouddhiste de Shikoku au Japon, tel que le décrivait dans son article le Dr Thierion. Mon propos n'était pas de devenir bouddhiste, mais de vivre une expérience qui sorte de l'ordinaire.
Tout me laissait supposer que j'allais retrouver là-bas ce qui m'avait tant enchanté sur le chemin de Compostelle ; en tous points en effet la ressemblance semblait frappante. Mais s'y ajouterait, outre le dépaysement, avec d'autres visages de la nature et des hommes, une vision du monde des vivants et de l'au-delà toute différente, propre à enrichir et renouveler des concepts anciens si profondément gravés en moi que je les tenais pour éternellement valides.
J’étais certain de retrouver, sous d’autres cieux, les conditions qui m’avaient permis un jour d’aller voir plus loin. « Plus loin », c’était justement la devise parfaite de ce genre d’aventure, que les jacquets traduisent par « Ultreïa », « plus outre, plus loin », et les Japonais par le « Sutra du Cœur », « allez, allez, plus loin jusqu’à l’Eveil ». Je savais d’expérience que le pèlerin n’a nul besoin de s’armer d’intentions précises pour suivre son chemin. Il peut partir tranquille avec l’esprit aussi vide qu’une coquille d’escargot après les fêtes de Noël ; il lui suffit de marcher et la marche fait le nécessaire. Et c'est bien cet état d'esprit qui m'habitait avant mon départ.
J'étais allé à Compostelle en 88 jours. Je viens de faire le pèlerinage de Shikoku en 88 temples. J’ai marché 50 jours et j’ai parcouru 1400 km  par des chemins infiniment exotiques, autour de cette île japonaise. On pourrait penser que, longeant l'océan et la mer, le chemin est entièrement plat ; ce serait sans compter avec les nombreuses incursions de l'itinéraire en direction du centre de cette île particulièrement montagneuse. Autrement dit, le chemin de Shikoku n'a rien à envier à celui de Compostelle pour ce qui est de la difficulté. Mais là n'est pas l'essentiel.
L'essentiel je le trouvai jour après jour dans cette ronde interminable des temples, bien installé dans une bulle d'extrême solitude que renforçait singulièrement la barrière de la langue japonaise. J'avais pris la peine, pendant les huit mois qui précédèrent mon départ, d'apprendre un peu de cette langue ; bien m'en a pris, car j'eus la surprise de découvrir dès mon arrivée sur le chemin, que j’y étais le seul étranger et que bien peu de japonais sur cette île parlaient anglais. Néanmoins, je retrouvais les vertus de la marche au long cours que je connaissais bien. Elles étaient bien présentes sur cet autre chemin  magique, balisé de signes sensibles de la foi des hommes en un autre monde, si possible meilleur que celui-ci ; un chemin marqué en profondeur par les millions de pas des millions de pèlerins qui m'avaient précédé, un itinéraire ardu, interminable, sur lequel se produisaient, malgré l'isolement, de belles rencontres, d'étranges coïncidences, d'imprévisibles catharsis parfois fondatrices d'une nouvelle vie.
En observant ces nombreux pèlerins tout habillés de blanc avec leur chapeau de paille conique et leur bâton, la première chose qui me frappa, ce fut le sérieux de leur démarche, qui se traduisait par une certaine austérité de comportement. Ce qui n'enlevait rien de leur gentillesse, de leur serviabilité, de leur écoute. Jamais je n'aurais supposé que je puisse bénéficier de tant d'aide et de sollicitude de leur part dans les moments difficiles. Je sentais bien qu'il y avait là un vrai reflet de l'âme japonaise, mais il y avait en plus leur condition de « pèlerin », ce qui n'était pas un vain mot. Leurs prières au temple avaient quelque chose de poignant. Au début, je voyais se former des groupes devant le Hondo* puis devant le Daishido*, qui psalmodiaient longuement au rythme imprimé par un moine qui battait la mesure en frappant une sorte de coquille avec un marteau en bois. Progressivement, je me joignis a eux ; parfois en me laissant pénétrer de leurs incantations, que je ne comprenais pas, et d'autrefois en lisant pour moi seul une traduction en français du « Sutra du Coeur ».
 
Bientôt, je compris ce qu'il y avait de fondamentalement différent entre le chemin de Compostelle et celui-ci. D'abord, le chemin de Shikoku était marqué par 88 points de passage obligé, ce qui régulièrement exigeait du pèlerin qu’il se retrempe dans ces lieux de spiritualité. Et je dois dire que, pour ma part, chaque halte était un moment de vrai réconfort qui m'aidait à poursuivre. Je pris aussi conscience que c'était un chemin circulaire, qui n'avait ni début, ni fin, et que les pèlerins d'antan (parfois encore ceux d’aujourd’hui) refaisaient plusieurs fois dans leur vie ; ce qui symboliquement traduisait parfaitement la tradition bouddhiste avec le cycle des morts et des renaissances. Cela est si vrai que arriver au dernier temple, le 88, c’est comme arriver à n'importe quel autre : pas de cérémonie, pas de liesse particulière, rien pour marquer l'accomplissement du pèlerinage. Pour ma part, je n'en fus pas surpris mais je ne pus m'empêcher de penser à mon arrivée sept ans plus tôt dans la cathédrale de Compostelle où se célébrait la messe solennelle de midi, avec toutes ses pompes et ses apparats...
 
Cette simplicité, je la sentis progressivement m'envahir et me couvrir d'une tranquillité qui m'était peu coutumière. Contrairement à mon cheminement vers Compostelle, qui m'avait apporté des émotions intenses et irrépressibles, le chemin de Shikoku se déroulait très simplement sous mes pas. J'étais bien, je n'attendais rien, je n'espérais rien, le vide s'était installé en moi, et je reconnaissais en cela, la marque du bouddhisme qui, de son propre mouvement, s'était insinuée dans mon âme.
 
Très belle aventure, en vérité ! Pas très facile à mener, je dois le reconnaître, mais possible, puisque j'ai réussi ; et ô combien enrichissante !
 
* Hondo = sanctuaire dédié à Bouddha
* Daishido = sanctuaire dédié à Bouddha
 
 
Seynod 10 Décembre 2006
 
Léo GANTELET
 
 
 
 
par Léo Gantelet publié dans : Léo au Japon: les 88 temples
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Samedi 1 décembre 2007

Oncle Alexandre

27 juin 2007

Photo-Oncle-Alexandre.jpg« Bonjour mon oncle. Je viens te rendre une petite visite. Je sais que tu en as eu bien peu depuis 90 ans que tu reposes dans cette terre étrangère, cette terre champenoise, si éloignée de Seynod, ton village natal savoyard ».


Je ne savais presque rien de ce frère de mon père, mort sous les balles allemandes le 4 mai 1917, sur les pentes du Mont Cornillet, au cours d'une bataille meurtrière comme on savait les faire pendant la Grande Guerre, du côté des frontières de l'Est. Et pour cause, il était mort 23 ans avant ma naissance. De temps en temps, affleurait un souvenir, une allusion dans la bouche de mon père ; souvenirs de guerre, bien sûr, car non seulement ils étaient frères de sang, mais ils furent aussi frères d'armes durant ces années terribles. Souvenirs également, parfois évoqués par Joseph, l'autre frère, le religieux.

 

À travers ces maigres informations, émergeait l’image d’un jeune homme bien équilibré, adroit, jovial, inventif, respectueux des valeurs morales et de la famille ; autant de qualités qui sont presque lisibles sur cette photo de 1910 prise à Sacconges, non loin de la ferme paternelle. Il est là debout, avec son grand père et ses six frères et soeurs alignés autour des deux parents assis. Belle famille de paysans, digne et forte, unie pour sa survie dans un monde agricole rude et d'un autre âge.

 

Il y a encore cinq ans, mis à part quelques détails complémentaires que j'avais appris d'un compte-rendu écrit par l'oncle Joseph en 1973, à la suite d'un quasi pèlerinage qu'il avait fait sur sa tombe en compagnie de ma mère Jeanne et de ma soeur Thérèse, c'était à peu près tout ce que je savais de ce parent très proche par le sang mais fort éloigné dans le temps et dans l’espace. Jusqu'au jour où, animé de je ne sais quelle pulsion ancestrale, j'eus envie d'en savoir davantage sur son compte. Le texte de cet oncle que j'avais relu, me rappelait que son auteur était venu trois fois se recueillir en ce lieu de mémoire : 1922, 1935, 1973. Il me rappela également, et je n'eus aucun mal à extraire de ma mémoire ce souvenir d'enfance, qu’en 1948, j'avais 8 ans, mon père avait lui aussi fait le voyage. Il y avait 59 ans…

 

Je revois encore très bien les préparatifs de ce qui, à l'époque et pour un paysan savoyard, avait l'ampleur d'une aventure ferroviaire exceptionnelle ; que mon père avait cependant déjà vécue, mais en tenue règlementaire et le fusil à l'épaule, quelque 30 années plus tôt. De cette visite historique, il ne reste dans la famille, qu’une photo sur laquelle on voit mon père, debout, l'air grave et recueilli, derrière la croix toute blanche de la tombe de son frère.

 

1922, 1935, 1948, 1973, et aujourd'hui 27 juin 2007, cela fait donc cinq visites, et moins de 10 visiteurs, en 90 ans, sur la tombe d'Alexandre Gantelet. Y en a-t-il eu d'autres que nous ne connaissions pas, pendant tout ce temps ? J'en doute fort. Peut-être quelque ami de tranchée ayant survécu au carnage... Y en aura-t-il d'autres dans le futur ? Rien n'est moins sûr. À moins que ces quelques pages, sorties un jour d'un tiroir poussiéreux où elles auront été rangées, ne raniment la petite flamme presque éteinte de ce lointain souvenir. Aujourd'hui, c'est à moi qu'il incombe de la ranimer, cette flamme. Je suis arrivé hier soir à Sept Saulx en voiture, avec Christiane. Et c'est dans ce but, que nous avons passé la nuit à l'hôtel du Cheval Blanc.


Carte-Sept-Saulx-2.jpg

J'ai en main un petit dossier sur Oncle Alexandre, que j'ai constitué ces dernières années. D'abord, j'ai retrouvé sa trace aux Archives Départementales à Annecy, puis sa fiche signalétique sur le site Internet « Mémoire des Hommes ». Voici quelques éléments qui en sont ressortis :

Nom : Gantelet

Prénom : Alexandre, François

Grade : 2e classe

Corps : 48e régiment d'infanterie n° 2

Matricule :12 502 - Classe : 1913

Matricule : 1994 - au recrutement - Annecy

Mort pour la France le : 4 mai 1917

Lieu : Mont Cornillet (Marne)

Genre de mort : tué à l'ennemi

Né le : 28 septembre 1893

À : Seynod - Département : Haute-Savoie

Acte transcrit le : 22 juillet 1917

À : Seynod - Haute-Savoie

Numéro du registre d'état civil : 101 - 708 - 1922   (26 434)

Cote aux Archives Départementales : 1 R 807

 

Conseil de révision :

  • Inscrit sous le numéro 55 - Annecy Sud
  • Classe : 7 c partie de la liste de 1913
  • Bon pour le service armé
  • Sursis article 20 accordé. Frère (Francis) au service

Détail service et mutation

  • Incorporé au 97e régiment d'infanterie le 17 août 1914 - 2e classe - matricule : 6810
  • Passé au 90e régiment d'infanterie sous le numéro 1056 2/11 du 25 janvier 1915
  • Passé aux 328e régiments d'infanterie le 1er juillet 1915
  • Passé au 48e régiment d'infanterie le 21 septembre 1915 (en exécution de la dépêche 212 M. du général commandant la 11e région, du 16 septembre 1915)
  • Soldat de 2e classe
  • Tué à l'ennemi le 4 mai 1917 au mont Cornillet
  • Avis 11 - et n° bis 371013 du 9 juin 1917

Campagnes

  • Du 17 août 1914 au 4 mai 1917

Plusieurs citations

  • Cité à l'ordre du régiment n° 548 du 28 mars 1917 : « Soldat d'élite, dévoué et courageux. A toujours montré sous le feu le plus beau sang-froid, notamment du 18 aux 21 mars 1917 où il a été pour tous un exemple d'énergie et de mépris du danger ».
  • Croix de guerre   
    Deux ans plus tard, au retour d'un voyage qui m'avait conduit d'abord de Southampton à New York par voie maritime à bord du fameux Queen Mary II, puis, de New York à Paris en avion, je m'étais rendu au château de Vincennes aux archives de l'Armée de Terre. Je ne trouvai pas trace du nom de mon oncle, mais je tombai par contre, sur un compte-rendu relativement détaillé de cette bataille du 4 mai 1917 au Mont Cornillet, qui lui couta la vie. En voici quelques extraits
    :

    Vendredi 4 mai


    En Champagne, nous avons repoussé des coups de mains ennemis dans les bois, à l'ouest du mont Cornillet et sur les hauteurs à l'est du Mont-Haut. Dans cette dernière région, nous avons réduit un îlot de résistance dont la garnison a
    été faite prisonnière. 9 officiers et 210 hommes sont tombés entre nos mains. Sur la rive gauche de la Meuse, nos détachements ont pénétré dans les tranchées ennemies.
    .
     
     4 mai 1917

    A 18 h 10, le 48e R.I. progresse sur les pentes du MONT-CORNILLET, mais il est rejeté sur ses positions. C'est un nouvel échec dû à la puissante organisation du terrain au MONT-CORNILLET, où le fameux tunnel met à l'abri des coups de l'artillerie une importante garnison qui ne sort pour occuper ses positions de combat qu'au moment où nos troupes partent à l'assaut. Nos pertes sont sévères: 14 officiers, 719 hommes. Nous avons fait 160 prisonniers, dont 6 officiers. Après cet effort, la 19e D.I. est relevée et remplacée par la 48e D.I. (général JOBA). Pendant quelques jours, une accalmie s'établit sur le front. Les troupes s'organisent et renforcent les positions sous un bombardement réciproque.

     

    Cornillet-2.jpg  

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Me voici donc avec Christiane, à l'entrée de cette nécropole, immense quadrilatère contenant 26 rangées de 119 tombes, soit 3094 croix blanches toutes identiques, à l’exception de quelques pierres sculptées de l'étoile et du croissant de soldats musulmans. 3064, avait écrit l'Oncle Joseph. Probablement son décompte était-il diminué des quelques rares tombes vides que j'avais remarquées ça et là

 

Sept-Saulx-Juin-2007--12--copie-1.jpg

 

On entre dans le cimetière par un grand portail métallique flanqué de deux colonnes de pierre historiées. Tout au fond, un drapeau bleu, blanc, rouge, flotte au haut d'un mat. Les deux grands espaces formés par une allée centrale qui les sépare, sont plantés de croix en rangées régulières à même le gazon. J’avais imaginé qu'il y aurait quelque part un registre, ou un panneau, avec le nom des défunts et l'emplacement de leur tombe. Il n'existait rien de tel ; à nous de nous débrouiller... Pas d'autre solution que de passer la nécropole au peigne fin.

 

Au début, je crus pouvoir me repérer à partir de la photo de 1948, sur laquelle on pouvait voir des arbres au fond, ce qui pouvait indiquer que la tombe se trouvait sur l'espace de gauche, puisque c’était le seul qui soit actuellement bordé de bois. Mais sur une durée de presque 60 ans, la végétation varie énormément. C'est ainsi que nous explorâmes en vain toute la moitié gauche de la nécropole ; cela nous prit une bonne heure. Il nous fallut reprendre notre courage à deux mains pour attaquer l'investigation de la partie droite. Nous le fîmes en commençant par le fond et en remontant vers l'entrée du cimetière.

 

 

F---L-copie-2.jpg

 

Nous avions mis au point une méthode qui consistait à visiter chacun, en alternance avec l'autre, une lignée de tombe. Au fil des minutes, et des quarts d'heure, cet exercice était devenu une véritable épreuve. Je ressentais un indicible et croissant malaise à marcher sur le ventre de ces pauvres soldats. Les plaques métalliques grises que portaient les croix n'étaient pas faciles à lire, car elles avaient vieilli, elles aussi, et elles se trouvaient davantage à hauteur de genoux qu’au niveau des yeux. Je remarquai d'ailleurs, à partir de la photo de 1948, sur laquelle les croix apparaissaient plus hautes, avec des jambages formant des angles droits vifs et non pas arrondis comme sur celles que j'avais devant moi, qu'elles avaient été changées depuis ce temps-là.

 

Le ciel était couvert, et la lumière du jour commençait à baisser ; ce que ma vue, devenue médiocre, n'appréciait guère, car je devais la forcer pour déchiffrer les noms. J'avais au coeur la hantise de manquer la tombe, car j'en étais réduit davantage à éliminer les inscriptions qui n'étaient pas « Gantelet », me disant que je ne pouvais manquer cette dernière dont la graphie m'était si familière, et pour cause, plutôt qu'à lire des noms inconnus.

 

Un grand remue-ménage se faisait dans ma tête, un grand tohu-bohu dans mon coeur, un grand chambardement dans mon âme. Une vraie grande souffrance me secouait tout entier. Mais que représentait cette souffrance-là, si grande qu'elle fut, par rapport à la vie brisée d’oncle l'Alexandre ? 24 ans. Tout juste sorti de sa campagne, où il avait travaillé dur, en famille, sitôt son Certificat d'Etudes Primaires en poche. Mon père m'avait dit que jusqu'à l'âge de 20 ans, il avait toujours dormi dans l'écurie. 20 ans pour lui, cela faisait 18 ans pour Alexandre. J'ai tout lieu de supposer que lui aussi dormait à l'écurie. Ce qui n'est pas forcément synonyme de malheur. On peut dormir à l'écurie et être heureux, certainement. Mais si l'on compare notre niveau d'exigence d'aujourd'hui, que symbolise fort bien notre hôtel du Cheval Blanc 4 étoiles de Sept Saulx où nous dormirons cette nuit, aux conditions de vie quasi misérables de nos parents, on reste frappé de stupeur et l'on a du mal à réaliser.

 

Tandis que ces considérations m'envahissaient progressivement j'en arrivai à la sixième rangée; et Christiane, à la septième, lorsque subitement, levant la main en l'air, elle s’écria : « ça y est ! ». Je la rejoignis ; elle était à quelques pas seulement. Devant moi, il y avait bien cette tombe portant le numéro 727, lequel, avec ses deux 7, semblait indiquer par lui-même et par pur hasard, qu’elle était la 7ème à partir de la limite droite, de la 7ème rangée à partir du fond du cimetière. Sur la plaque métallique, il était écrit : 

      727 - GANTELET Alexandre      
 

                    48 - R.I.                         

MORT pour la FRANCE le 14 - 7 – 17

(Voir note en fin de texte *)


Sept-Saulx-Juin-2007--3-.jpg

Pourquoi cette erreur de date, quand tous les documents concordent pour attester qu’Oncle Alexandre est bien tombé au combat le 4 mai 1917 au mont Cornillet ? Je ne saurais le dire. Mais, au fond, cela n’a pas vraiment d’importance.

 

Restait à le voir, ce fameux Mont Cornillet, de sinistre mémoire. Nous nous y rendîmes en voiture le lendemain matin après une nuit réparatrice au Cheval Blanc. Une bosse à peine visible dans la campagne champenoise, couverte de bois et de buissons, qui ne donne pas le moindre frisson tant elle semble paisible et inoffensive ; mais inabordable  pourtant, car tout entière englobée dans le périmètre d'un grand camp militaire. Nous nous sommes contentés de l'observer depuis la route, tout en roulant en notre for intérieur de funestes pensées.

 

 

 

 

Sept-Saulx-Juin-2007--13--copie-1.jpg



La campagne était belle en ces premiers jours d'été. Belle à sa manière, en ses horizons lointains, avec ses lourds nuages gris, ses sautes de vent aigrelet, ses monts et ses plaines quadrillés de vert et d'ocre, et cette immense nostalgie aux franges de la mélancolie, qui baigne toute cette région champenoise. Il ne nous restait plus qu'à rentrer. Nous reprîmes la route ; dans un premier temps, jusqu'à Colombey-les-Deux-Églises où nous passâmes la nuit ; non sans aller saluer la tombe du Général et sans visiter la Boisserie, cette vaste demeure en si parfait accord avec le désenchantement légendaire du grand homme, et le spleen que nous portions nous-mêmes depuis la veille.

 

De cette dernière visite, je retiendrai surtout le bureau du Général ; hexagonal ; logé au rez-de-chaussée d'une tour à six côtés qu'il se fit lui-même construire. Idée géniale de ce Français hors normes, qui s'était si profondément identifié à... l'Hexagone... à la France !

 

Cette flânerie au pays du Général qui, en apparence, n'avait rien à voir avec mon propos, s'avéra pourtant en parfaite harmonie avec notre démarche. En commun, j’y trouvai ces paysages vallonnés et un peu tristes de Champagne, ce même indicible pathos fait de regrets et d'incompréhensions des guerres modernes, un sentiment de respect pour la bravoure de ces hommes, devenus héros, souvent malgré eux, le remue-ménage intime que tout cela créait en nos esprits, et probablement, la trace indélébile qu'il en resterait au tréfonds de nous-mêmes.

    

* J’apprendrai plus tard qu'il y avait bien, près de l'entrée, à l'usage des visiteurs, un registre indiquant les noms et emplacements des tombes, mais je ne l'avais pas trouvé.



Léo GANTELET

 

Tel : 04 50 69 15 41

Fax : 04 50 69 09 19

Mail :xgantelet@aol.com

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