Le pèlerinage bouddhiste des 88 temples de Shikoku
C'était à la suite d'une conférence sur le chemin de Saint-Jacques, organisée par d'anciens jacquets que, toutes affaires cessantes, j'avais pris la décision d'aller à Compostelle à pied depuis
chez moi. C'était en 1999. Sept ans plus tard, c'est après avoir lu un article dans le bulletin des Amis de Saint-Jacques en Rhône Alpes, qu'en un éclair, je décidai de faire le pèlerinage
bouddhiste de Shikoku au Japon, tel que le décrivait dans son article le Dr Thierion. Mon propos n'était pas de devenir bouddhiste, mais de vivre une expérience qui sorte de l'ordinaire.
Tout me laissait supposer que j'allais retrouver là-bas ce qui m'avait tant enchanté sur le chemin de Compostelle ; en tous points en effet la ressemblance semblait
frappante. Mais s'y ajouterait, outre le dépaysement, avec d'autres visages de la nature et des hommes, une vision du monde des vivants et de l'au-delà toute différente, propre à enrichir et
renouveler des concepts anciens si profondément gravés en moi que je les tenais pour éternellement valides.
J’étais certain de retrouver, sous d’autres cieux, les conditions qui m’avaient permis un jour d’aller voir plus loin. « Plus loin », c’était justement la devise
parfaite de ce genre d’aventure, que les jacquets traduisent par « Ultreïa », « plus outre, plus loin », et les Japonais par le « Sutra du Cœur », « allez, allez, plus loin jusqu’à
l’Eveil ». Je savais d’expérience que le pèlerin n’a nul besoin de s’armer d’intentions précises pour suivre son chemin. Il peut partir tranquille avec l’esprit aussi vide qu’une coquille
d’escargot après les fêtes de Noël ; il lui suffit de marcher et la marche fait le nécessaire. Et c'est bien cet état d'esprit qui m'habitait avant mon départ.
J'étais allé à Compostelle en 88 jours. Je viens de faire le pèlerinage de Shikoku en 88 temples. J’ai marché 50 jours et j’ai parcouru 1400 km par des chemins
infiniment exotiques, autour de cette île japonaise. On pourrait penser que, longeant l'océan et la mer, le chemin est entièrement plat ; ce serait sans compter avec les nombreuses incursions de
l'itinéraire en direction du centre de cette île particulièrement montagneuse. Autrement dit, le chemin de Shikoku n'a rien à envier à celui de Compostelle pour ce qui est de la difficulté. Mais
là n'est pas l'essentiel.
L'essentiel je le trouvai jour après jour dans cette ronde interminable des temples, bien installé dans une bulle d'extrême solitude que renforçait singulièrement la
barrière de la langue japonaise. J'avais pris la peine, pendant les huit mois qui précédèrent mon départ, d'apprendre un peu de cette langue ; bien m'en a pris, car j'eus la surprise de découvrir
dès mon arrivée sur le chemin, que j’y étais le seul étranger et que bien peu de japonais sur cette île parlaient anglais. Néanmoins, je retrouvais les vertus de la marche au long cours que je
connaissais bien. Elles étaient bien présentes sur cet autre chemin magique, balisé de signes sensibles de la foi des hommes en un autre monde, si possible meilleur que celui-ci ; un
chemin marqué en profondeur par les millions de pas des millions de pèlerins qui m'avaient précédé, un itinéraire ardu, interminable, sur lequel se produisaient, malgré l'isolement, de belles
rencontres, d'étranges coïncidences, d'imprévisibles catharsis parfois fondatrices d'une nouvelle vie.
En observant ces nombreux pèlerins tout habillés de blanc avec leur chapeau de paille conique et leur bâton, la première chose qui me frappa, ce fut le sérieux de
leur démarche, qui se traduisait par une certaine austérité de comportement. Ce qui n'enlevait rien de leur gentillesse, de leur serviabilité, de leur écoute. Jamais je n'aurais supposé que je
puisse bénéficier de tant d'aide et de sollicitude de leur part dans les moments difficiles. Je sentais bien qu'il y avait là un vrai reflet de l'âme japonaise, mais il y avait en plus leur
condition de « pèlerin », ce qui n'était pas un vain mot. Leurs prières au temple avaient quelque chose de poignant. Au début, je voyais se former des groupes devant le Hondo* puis
devant le Daishido*, qui psalmodiaient longuement au rythme imprimé par un moine qui battait la mesure en frappant une sorte de coquille avec un marteau en bois. Progressivement, je me joignis a
eux ; parfois en me laissant pénétrer de leurs incantations, que je ne comprenais pas, et d'autrefois en lisant pour moi seul une traduction en français du « Sutra du Coeur ».
Bientôt, je compris ce qu'il y avait de fondamentalement différent entre le chemin de Compostelle et celui-ci. D'abord, le chemin de Shikoku était marqué par 88
points de passage obligé, ce qui régulièrement exigeait du pèlerin qu’il se retrempe dans ces lieux de spiritualité. Et je dois dire que, pour ma part, chaque halte était un moment de vrai
réconfort qui m'aidait à poursuivre. Je pris aussi conscience que c'était un chemin circulaire, qui n'avait ni début, ni fin, et que les pèlerins d'antan (parfois encore ceux d’aujourd’hui)
refaisaient plusieurs fois dans leur vie ; ce qui symboliquement traduisait parfaitement la tradition bouddhiste avec le cycle des morts et des renaissances. Cela est si vrai que arriver au
dernier temple, le 88, c’est comme arriver à n'importe quel autre : pas de cérémonie, pas de liesse particulière, rien pour marquer l'accomplissement du pèlerinage. Pour ma part, je n'en fus pas
surpris mais je ne pus m'empêcher de penser à mon arrivée sept ans plus tôt dans la cathédrale de Compostelle où se célébrait la messe solennelle de midi, avec toutes ses pompes et ses
apparats...
Cette simplicité, je la sentis progressivement m'envahir et me couvrir d'une tranquillité qui m'était peu coutumière. Contrairement à mon cheminement vers
Compostelle, qui m'avait apporté des émotions intenses et irrépressibles, le chemin de Shikoku se déroulait très simplement sous mes pas. J'étais bien, je n'attendais rien, je n'espérais rien, le
vide s'était installé en moi, et je reconnaissais en cela, la marque du bouddhisme qui, de son propre mouvement, s'était insinuée dans mon âme.
Très belle aventure, en vérité ! Pas très facile à mener, je dois le reconnaître, mais possible, puisque j'ai réussi ; et ô combien enrichissante !
* Hondo = sanctuaire dédié à Bouddha
* Daishido = sanctuaire dédié à Bouddha
Seynod 10 Décembre 2006
Léo GANTELET